TEXTES

A examiner la nature et le fonctionnement de ces oeuvres, l’expertise se heurte d’emblée à un entrelacement de techniques : ni totalement photographique, puisque les tirages bleus monochromes obtenus ne sont qu’une partie de l’ensemble, ni simplement pictural, car la toile et le châssis sur lesquels ils sont appliqués prennent d’autres valeurs que celles de surface et support. Dans cet entre-deux tissé, le sujet dont il est question dépasse le champ de la chambre claire auquel il aurait pu être destiné. Sans doute faut-il revenir à l’une des racines du mot photographie – graphein, peindre, dessiner, écrire – pour comprendre son lien avec la peinture, pour comprendre que les deux médiums aboutissant à une image. Le détail poignant qui nous y intéresse ne peut se limiter à l’un ou l’autre.

Saïdia Bettayeb ne souhaite pas limiter ses images à la photographie ou la peinture. C’est dans une volonté d’étendre l’auréole de ses images que son travail peut être pleinement saisi. A sa manière, elle participe à l’imagination de l’eau et de l’air, aux formes et aux mouvements longuement étudiés par Gaston Bachelard. Cet imaginaire qui nous dit-il « se présente toujours comme un au-delà de ses images » et qui « est toujours un peu plus que ses images. » L’imaginaire de l’artiste empreinte dès lors un chemin de traverse. Un chemin qui désire traverser la matière pour en identifier les signes poétiques. Eau de surface, ciel bleu et constellations sont ainsi diagnostiqués, contrôlés, détaillés, et grâce à un mélange sensible à la lumière, apparaissent sur le tissu, ou plutôt apparaissent à travers le tissu et le bois du châssis, transparents.

L’image présente agit a priori comme une image radio. C’est lentement qu’elle s’imprègne en nous, et qu’explose soudainement une prodigalité d’images aberrantes.  En profondeur, le contraste et la substance de l’image révèlent un ensemble successif d’images empilées les unes au-dessus des autres. Chaque zone parcourue fait naître une nouvelle surprise, absente jusqu’alors, montrant une modification possible de l’entrelacs. Un entrelacs bleuté faisant l’éloge de la dilution, où objet, surface et support sont concentrés à égales importances dans la solution finale.

Ces couches de modernité, aussi bien scientifiques qu’esthétiques, nous destinent paradoxalement à une expérience lacunaire : à estimer la matière, à considérer les qualités de chacune de ses composantes, tout ou partie de la confection se masque derrière une sobriété et une neutralité légère, dérobant à la vue tel un voile les émulsions réagissant à la lumière, et rendant toujours plus fin tout point d’accroche. Un ciel pauvre de matière, une eau à la surface équivoque, le proche et le lointain concourent à une planéité qu’il reste à éprouver, rechercher sur toute son étendue spectrale : une partie de l’objet, de la trame, ou du bois, circulant dans un va-et-vient perpétuel des images. S’exprime enfin à ce moment, dans toute sa dimension poétique, l’imaginaire.

Un texte de Mathieu Lelièvre

En 1978, Jean Painlevé fait se rencontrer les découvertes scientifiques de Bouligand, la musique cosmique de De Roubaix L’Antarctique dans un film aussi contemplatif que mystique : Transition de phase dans les cristaux liquides. Éminemment scientifiques, ces images nous le font oublier par leur beauté. Et pourtant, c’est par leur nature et leur source qu’elles ont séduit Jean Painlevé. La pratique de Saïdia Bettayeb fait revivre en moi ces images ensorcelantes. Comme certains artistes photographes, elle s’interroge sur les réactions physico-chimiques à l’origine de l’apparition des images, elle questionne les processus scientifiques commandant l’existence même de celles-ci. Mais elle a choisi une autre voie, un autre médium. Si ses préoccupations techniques de la manufacture de l’image, du cadre et du support rejoignent celles à l’œuvre en labo photo, elle les transpose en peinture ou en sculptures. Son travail est la trace d’un processus, obtenu par un procédé chimique dont le rendu parfois lui échappe et sert une matérialité qu’elle pense à la frontière des médiums. Si elle maîtrise ses outils, elle accepte la part d’aléatoire propre à son travail tout en restant maîtresse de la décision finale permettant la mise en forme de ces objets. Le mode de formation de l’image chez Saïdia Bettayeb est à mettre en parallèle de celui des phénomènes naturels infimes, dont elle se place en observatrice. Avec simplicité et évidence, le bleu de ses toiles entre en vibration et provoque une expérience sensible intense.

Un texte de Jeanne Barral

Le travail de Saïdia Bettayeb, se situe dans le champ des techniques mixtes. Elle utilise diverses techniques relevant de la photographie alternative à des fins picturales. L’objet principal de sa recherche est la peinture, qu’elle met en relation avec des objets sculpturaux venant créer des ensembles. Ses oeuvres se veulent être des expériences sensibles accrues, qui dissolvent notre rapport à l’image. Si ce qui vous est proche vous est lointain, titre de l’exposition est emprunté à un texte de Rainer Maria Rilke. Il se place comme une intention, celle d’amener un questionnement sur la sensation de rapprochement et d’éloignement qu’induit l’expérience de toute œuvre d’art. Cela est présent dans la démarche picturale de Saïdia Bettayeb qui s’attache dans le choix des formats de l’oeuvre et dans ses modes de représentation à impliquer une perception nouvelle des surfaces et de l’espace. Elle évoque la translucidité, l’opposition des matières et leurs mutations, la profondeur des champs de couleur, les notions d’apparition et d’illusoire qu’elle invoque à travers le choix des sources de travail qui alimentent sa pratique. Saïdia Bettayeb, par un jeu de mise en abîme, crée de nouvelles strates de perception dans le cadre du châssis. Elle développe cette idée de mise en jeu des matériaux et des modes de formation de l’image afin de les penser dans une amplitude liée au geste et à l’idée de la trace sur un support.

La performance intitulée « Hyalin » (adj. qui à la transparence du verre) a été développée avec la danseuse et chorégraphe Alice Pons lors d’une résidence au Stamm Studio en mars 2015. La performance présentée au public lors du vernissage de l’exposition, vient s’inscrire comme un regard sur cette dernière, qui en garde les traces. Des ampoules et des balles d’un acrylique transparent encadrent l’espace, créant un jeu de miroir éthéré à l’équilibre précaire.

Texte de l’exposition « Si ce qui vous est proche vous est lointain » – EAC Les Halles (Suisse)

«Entropie» est un mot dérivé du grec, signifiant transformation et état de désordre d’un système. La notion de temps est au centre de l’exposition, car si le temps induit la transformation, c’est aussi l’objet de la peinture. En s’agglomérant la peinture crée une surface, un espace de projection jusque-là inexistant.

La production de l’image est tantôt mécanisée par l’utilisation de techniques de la photographie alternative, tantôt manuelle à travers le geste de peindre. Parfois elle est au coeur d’une illusion, un jeu de chimie amenant une sensation de réalisme trouble, le photographique est en réalité détourné à des fins picturales.

Puisque le factice paraît parfois plus authentique que le réel, la recherche s’engouffre dans ce constat, dans une tentative de dissoudre notre rapport à l’image. La construction de l’objet prend sa source dans les dépôts successifs qui le constituent, faits d’ajouts et de retraits.

L’ensemble des œuvres présentées se recoupe sous l’idée d’une perception distendue de l’espace, traversant les notions du factice et de l’authentique, de l’artificiel et du naturel, de l’éphémère et de l’éternel. ils sont autant de supports de fiction et d’imaginaire se tenant dans un équilibre précaire, où leur sens est à la merci d’un basculement. Dans la série représentant des naufrages, on observe ce lent déclin, pris en otage dans une contemplation lente. Puisque la peinture serait une illusion vraie, il y a une mise en abîme par le choix de sources ayant une échelle incertaine et nous renvoie au titre de l’exposition qui questionne cette notion de transformation constante.

Texte de l’exposition «Entropie» – Galerie du Crous de Paris